Interview d’Alice

Qu’est-ce qui vous a conduit dans l’aventure de ce film ?
J’ai rencontré Amélie sur le film de Jacques Doillon, Le Mariage à trois sur lequel ma mère a fait l’image et dans lequel mon père jouait. Mes deux parents étaient sur un même tournage pour la première fois depuis dix ans et je suis allée fêter mes 18 ans sur le plateau. Je l’ai rencontrée là. Et puis elle s’est bien entendue avec ma mère. En rencontrant David, elle a voulu faire ce film. Elle a cherché des comédiennes en Belgique, elle n’a pas trouvé alors elle m’a appelée.

Vous connaissiez donc bien Jacques Doillon ? Jouer avec lui a été un enjeu ?
Je le connais depuis 21 ans bientôt… Ma mère a fait beaucoup de films avec lui. J’étais sur le tournage de Ponette parce qu’il a duré assez longtemps et j’étais toute petite. Je suis aussi parfois allée le voir au Maroc quand il avait une maison là-bas. Jouer avec lui n’était pas ce qui me faisait le plus peur. Il était très stressé parce qu’il n’est pas un acteur, il se faisait violence, ça se voyait. Il y a eu quelques moments un peu difficiles parce qu’il retrouve très vite un regard de metteur en scène. Et ça, ça n’était pas possible, il sortait de la scène. Je le lui disais et ça repartait.

Vous avez été partante tout de suite pour vous lancer dans cette aventure ?
Oui, dans le sens où on ne m’avait encore jamais proposé de rôle. On ne m’appelle pas en me disant « Ce rôle-là est pour toi et il n’y a que toi ». Je fais des castings, d’autres comédiennes font aussi les essais… L’histoire me plaisait bien mais on a accepté de faire le film sans qu’il y ait un scénario. On a reçu la version finale du scénario trois semaines avant le tournage. Et c’est un film où ça parle beaucoup, il y avait beaucoup de textes. Et puis les conditions de tournage étaient franchement dures. Ca a été un peu un défi pour moi, faire ce film. Jouer des choses aussi intenses avec quelqu’un qu’on ne connaît pas, c’est un gros challenge. Et puis je ne connaissais pas si bien Amélie. Mais j’ai accepté ce rôle à partir de l’histoire, d’une rencontre et de l’énergie folle qu’Amélie dégage. Elle a réussi à transmette à dix personnes la nécessité qui était en elle de faire ce film, nous étions tous plus que motivés. Et c’est très beau. Ce film est à elle. Beaucoup de ce qui ressort du film lui appartient, ce dont je ne me rendais pas vraiment compte sur le tournage. C’est elle, c’est son histoire, son énergie, sa personnalité, sa vision du cinéma… On ne lui a rien pris, c’est la première chose que j’ai ressenti en voyant le film. Même si nous avons amené des choses de nous, et que nous avons cru parfois éloigner les personnages de ses idées de départ, tout le film transpire sa personne.

Le tournage a été difficile ?
Pour moi, en tant qu’actrice, en tout cas. Il n’y avait pas d’habilleuse, pas de maquilleuse, une seule régisseuse qui était aussi directrice de production… Nous faisions de grosses grosses journées, en extérieur la plupart du temps, c’était très physique. Il n’y a pas eu de problème, c’était très joyeux et bourré d’énergie mais ce sont des journées énormes. Sur un plateau, j’ai l’habitude d’attendre, qu’on installe les lumières, etc… On attend mille ans que tout se mette en place. Là, on ne s’ennuie pas mais on travaillait tous en même temps, en extérieur, tout le temps, dans l’urgence. Je n’avais jamais fait de premiers rôles non plus, ce qui veut dire être quasiment dans tous les plans. C’est épuisant. Et le film s’est fait sans argent.

C’était la première fois que vous tourniez dans un film si léger ?
J’avais fait peut-être un ou deux courts métrages comme ça avec des amis. J’en ai fait plus cette année en tournant dans des films d’école. Mais non, je n’avais quasiment jamais fait quelque chose comme ça. Et je ne crois pas qu’Amélie aurait pu faire ce film-là dans ces conditions-là en France. Non seulement en termes d’équipe et de production, mais aussi à cause des lieux où l’on a tourné en Belgique, les cafés, les maisons, la gentillesse des gens, la Fête de la Gleize… En France, cette bienveillance des gens n’existe pas, j’en suis sûre. A la Fête de la Gleize, on avait deux caméras grandes comme ça, on a tourné toute la journée, et il n’y a qu’un gars qui a fait le malin ! Tout le monde est ivre mort à 14h et il n’y a aucune bagarre ! Cette fête symbolise cette bienveillance pour moi. Je suis beaucoup retournée en Belgique depuis le film et j’ai énormément de copains qui retournent à Bruxelles faire leurs études. Et ils ont bien raison !

Le film tient beaucoup à la complicité que vous avez à l’écran, David et vous.
C’est la complicité que nous avons eu dans la vie. Je crois qu’il sera d’accord avec moi pour dire que ça ne nous était quasiment jamais arrivé de rencontrer autant quelqu’un, d’arriver à être touché et à communiquer avec une telle sincérité, sans jamais de mensonge. C’est très rare, nous avons eu beaucoup de chance. Le film est fini, et nous sommes heureux qu’il existe aussi pour cette raison-là. Mais en étant perpétuellement à l’écran ensemble, nous devions tout le temps être en accord. Il suit Zoé et elle fait aussi en sorte qu’il la suive. Il fallait donc que je fasse en sorte qu’il me suive. Et puis le manque de confort justement et les difficultés matérielles du film faisaient que nous étions  obligés de nous tenir l’un l’autre pour y arriver. Je pense que le fait aussi de tourner dans la continuité a permis à Amélie d’avoir des moments de vie rares, que peu d’acteurs peuvent donner. La continuité chronologique implique beaucoup de choses, le scénario avance avec nous, avec le film. Du même coup, au moment du tournage, cela nous a permis d’être dans la continuité des personnages et de cette rencontre. Nous ne nous connaissions pas, David et moi, nous ne nous étions vus qu’une fois avant le tournage. Nous nous sommes apprivoisés en tant que partenaires comme les deux personnages s’apprivoisent. Et comme le film était tourné avec deux caméras, qu’il n’était pas très découpé, nous avions vraiment le temps de faire chaque scène, de la vivre. Je crois aussi que nous étions tous les deux dans une grande volonté de sincérité, nous étions là pour dire ce que le film avait à dire. Entre « action » et « coupez », nous étions là, juste là, dans l’instant.

Est-ce que l’expérience de ce film change quelque chose pour vous en termes de carrière ?
Par rapport à ma carrière à proprement parler, pas encore, non. Mais peut-être que lorsque le film sortira, on se rendra compte que je peux faire des premiers rôles. Ce qui a changé pour moi, c’est que je sais que je suis capable d’en faire, de tenir sur la longueur. Mais dans un avenir plus lointain, cela m’a aussi conforté dans mon sentiment que je ne vais pas pouvoir faire éternellement ce métier, m’y épanouir en tant qu’adulte.

Pourquoi cela ?
Mais c’est très bizarre en fait de jouer, c’est très fuyant, c’est se forcer à faire passer une émotion qu’on ne ressent pas vraiment, c’est se fuir sans arrêt. Pour le moment, je suis jeune, j’y vais, je le fais sans réfléchir et je trouve ça super. Je vais continuer mon métier de comédienne mais je ne me vois pas arrêter mes études et ne faire que ça. Mes études sont très importantes pour moi. Je rentre en Master 1 de Lettres modernes appliquées, je verrai bien ensuite si un Master 2 plus précis me tente ou si j’ai envie de faire une école. J’ai besoin d’assurer mes arrières. Je connais ce milieu et ses mauvais côtés, mes parents ne font que ça. C’est un métier difficile, surtout pour les acteurs. On peut passer des mois entiers à attendre un coup de fil, on est objet du désir de quelqu’un, on ne maîtrise rien. Aller vers un métier un peu plus stable m’intéresse aussi. Et peut-être faire plusieurs choses. Le cinéma est pour moi un milieu hostile, plein d’hypocrisie et de dureté mais il m’est en même temps naturel, quotidien, commun. L’objet caméra en lui-même, c’est ma mère, c’est son métier. C’est pour cela que j’ai une telle facilité à être face à cet objet, c’est son outil de travail. Elle en parle tout le temps, elle dit qu’elle adore voir la vie à travers un objectif. Une caméra, pour moi, c’est très familier, presque rassurant. Mais d’avoir fait le film d’Amélie, d’avoir enchaîné tant de films cette année, Au galop le film de mon père, La religieuse de Guillaume Nicloux, tout cela reporte cette question pour le moment. Je prends beaucoup de plaisir à faire ce métier, qui me permet aussi de gagner ma vie. Cela m’amuse beaucoup et c’est facile pour moi. Je le dis sans prétention. C’est comme ça. Et plus ça avance, plus on me demande, donc j’ai aussi le plaisir de sentir que si cela m’est facile, j’avance. C’est le plaisir de sentir que je suis à ma place, que j’essaie en tout cas et que je n’y arrive pas trop mal même si, à la base, je n’avais pas trop de légitimité venant de là d’où je viens.

Comment est né en vous le désir d’être comédienne ?
Quand j’étais petite, je voulais déjà faire ça. Mon père est acteur, je l’admirais beaucoup, j’avais envie de faire la même chose que lui. Il vient du théâtre et il a un rapport très fort au texte. J’ai lu énormément de théâtre. J’étais petite inscrite dans un cours de théâtre où des directeurs de castings passaient. On m’a fait passer un jour un essai pour un film. J’ai fait ce film et j’en ai fait un autre, etc… C’est plus venu à moi que je ne suis allée vers ça. Maintenant c’est différent mais au début, cela s’est passé pour moi à travers la scène, le jeu, le texte. J’ai fait beaucoup de théâtre à l’école, j’ai été dans une troupe pendant 4 ans et nous avons monté trois pièces, j’ai fait du théâtre en option lourde au bac. Ensuite, j’ai passé une année dans une école privée. Avec la fac, je n’ai plus eu le temps de continuer mes cours alors j’ai arrêté. Mais j’ai joué une pièce professionnelle l’an dernier, je vais jouer au Lucernaire une adaptation de Saraband de Bergman l’année prochaine et j’écris avec une amie une pièce pour le Ciné13Théâtre.

Comment choisissez-vous vos rôles ?
Je ne choisis pas vraiment mes rôles. Les gens viennent vers moi. Quand j’entends parler d’un réalisateur qui va faire un film, j’appelle mon agent et je lui demande si dans ce film, il n’y aurait  pas quelque chose pour moi. Ou alors c’est ma mère qui me dit qu’un tel va faire tel film avec tel rôle… Et voilà. J’avoue que je ne cours pas après les gens. Mais j’ai hâte que d’autres rôles arrivent. Parce que comme je fais très jeune, on me propose que des rôles de jeunes filles. Je vais avoir 21 ans, ça s’essouffle. Les rôles de jeunes filles de 15 ans ne m’intéressent plus. Je devais faire des essais aujourd’hui, le rôle d’une très jeune mère, j’aimerais bien essayer ce genre de rôle, des choses d’adultes et non plus d’adolescents. Je suis à un moment un peu charnière.

(propos recueillis par Anne Feuillère)