Interview de la réalisatrice

Ce n’est pas commun d’entrer au cinéma par la grande porte du long métrage…
Le court métrage est un format un peu difficile pour moi. J’ai toujours eu du mal à m’y conformer. Il ne me permet pas d’explorer beaucoup de choses, de développer des relations humaines, sentimentales, de faire évoluer mes personnages… Quand j’écris, j’ai toujours envie d’aller plus loin, de  développer tout de suite plusieurs scènes… Mon film parle d’une fille en quête de sens et de liberté et de ce jeune garçon qui vient la bousculer. Le mouvement et l’évolution de leurs sentiments, cela demande du temps. Je n’avais pas vraiment le choix, le long métrage s’imposait.

Est-ce que tout premier film est autobiographique ?
J’ai écrit mon scénario à 24 ans. C’est difficile à cet âge d’écrire sur des sujets qui ne sont pas proches de nous. D’ailleurs, je crois que je ne pourrais pas écrire sur des choses qui ne résonneraient pas avec ce que je suis. Lorsque j’ai écrit le personnage de Zoé, je lisais beaucoup Sylvia Plath, Marina Tsvetaïeva, leurs correspondances. Je me retrouvais beaucoup dans leurs questionnements de jeunes femmes, j’avais envie de transmettre cela au personnage de Zoé, de lui donner le cran d’affronter ses peurs, ses doutes mais surtout de lui attribuer cette malice, ce mystère et cette liberté.

La littérature est omniprésente dans le film
Oui c’est vrai. La littérature m’a beaucoup aidée à me construire. Lorsque j’étais perdue, dans des moments difficiles, je me suis toujours raccrochée aux livres. Pour moi, c’est une source de lumière. J’avais envie que ce soit le cas pour Zoé. Dans ce moment particulier de sa vie où tout est en question, elle donne entièrement sa confiance à cet écrivain dont les écrits lui apportent du sens. J’ai beaucoup pensé à Christian Bobin en écrivant le rôle. J’ai une très grande admiration pour lui. Sa parole est comme une lumière qui parle à la meilleure part de nous-mêmes. Je ne sors jamais sans un de ses livres avec moi. Il y a d’ailleurs une citation de lui dans le film.

Pourquoi avoir choisi Jacques Doillon pour le rôle ?
C’était une vraie évidence ! Avant de le rencontrer j’avais vu quasiment tous ses films. Il fait partie des cinéastes qui m’ont bouleversée et donné l’envie de faire du cinéma. Une œuvre peut être très riche, mais la rencontre avec quelqu’un en qui l’on croit ouvre parfois d’autres chemins. C’est cet aspect-là de ma rencontre avec Jacques que je voulais mettre dans le film. C’est grâce à l’écrivain que Zoé ouvre les yeux et change son regard sur Adrien. Sans cette rencontre, Zoé n’aurait jamais pu accepter l’amour d’Adrien.

A quel moment David Murgia a rejoint le projet ?
Ma rencontre avec David est à la base du projet lui-même en fait ! Lorsque j’ai vu David, que j’ai senti son énergie, son désir de cinéma, sa fantaisie, je me suis dit tout de suite qu’il fallait absolument écrire un film pour ce garçon. On partageait le même enthousiasme, la même envie, c’était formidable. Il y avait déjà à ce moment-là une vraie connexion entre nous mais je ne voulais pas commencer à écrire sans le connaitre un peu plus. Alors, nous nous sommes vus plusieurs fois, avons longuement parlé du film, de ces deux personnages sur la route. Si David avait eu plus de temps il se serait sans aucun doute investi dans l’écriture avec moi.

 

La tête la première est une sorte de road-movie existentiel à travers champs ?
Le trajet du film est celui d’une quête existentielle, d’un chemin initiatique, oui, celui qu’Adrien et Zoé font sur eux-mêmes. Le mot « initiation » est peut-être un peu fort, ils ne sont pas vraiment initiés par quelqu’un, ils créent leur trajet ensemble. L’un sans l’autre, ils ne pourraient pas aller au bout de leurs chemins. Zoé quitte un endroit où elle ne s’épanouit pas et Adrien tente de devenir comédien pour aller vers un ailleurs dont il rêve mais dont il doute également beaucoup. A travers leur rencontre, ils mettent en branle les certitudes de chacun. Je ne voulais d’ailleurs pas qu’on puisse les identifier, les raccrocher à quoi que ce soit ou les étiqueter socialement. Je voulais qu’ils se débarrassent de leurs papiers dès le début du film pour que l’on soit avec eux, rien qu’avec eux.

Dans la quête de Zoé, une forme de proposition politique se formule dans le refus des chemins tous tracés…
Zoé n’arrive pas à trouver sa place dans cette société. On lui demande de choisir une voie dont elle n’a aucune idée. Pour elle ça n’a pas de sens alors pourquoi ne pas aller voir ailleurs ? Zoé ne  fuit pas, elle est en recherche. Je crois que lorsqu’on est jeune on cherche à exister, à se sentir vivant. Et l’on se sent vivant à travers les relations amoureuses, les évènements forts qui nous bousculent…

Mais que vient faire Thérèse de Lisieux dans tout ça ?
Plus je revois le film, plus je vois une ressemblance physique entre Alice et Thérèse (rires).  Le visage d’Alice a aussi quelque chose de très mystérieux et de malicieux. Elle pourrait d’ailleurs être un personnage de Bresson… Et Thérèse était une petite fille astucieuse qui a écrit de magnifiques poèmes sur la joie de vivre et l’abandon d’elle-même pour les autres. Il y a sans aucun doute un parallèle avec le personnage de Zoé sur cette idée de compassion et d’abandon.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’Alice de Lencquesaing pour ce rôle ?
Je ne trouvais pas la comédienne pour interpréter Zoé. Toutes celles que je rencontrais n’étaient pas le personnage que j’avais en tête. Ce n’était pas évident car je voulais quelqu’un qui dégage du mystère, mais aussi de la gaieté, de l’arrogance… Il y avait beaucoup de choses à trouver. Et tout d’un coup, j’ai pensé à elle, c’était comme une évidence. Je l’avais vue dans le film Le père de mes enfants de Mia Hansen-Love. Je lui ai proposé le rôle. Elle était d’accord mais elle voulait en savoir plus. Elle est venue en Belgique. Nous avons fait des essais avec David et j’ai senti que leur couple fonctionnait d’une manière très forte. Deux jours après, elle m’appelait pour me dire OK ! J’étais persuadée que c’était elle et David ou rien. Un film c’est avant tout une histoire, une vision mais c’est aussi pour une grande partie, son incarnation par les acteurs ! Sans David et Alice, sans cette alchimie entre eux, le film n’aurait pas fonctionné.

Ils forment un véritable duo à l’écran.
Je voulais qu’on soit avec Adrien et Zoé tout le temps, qu’on partage leur chemin, qu’on sente leurs regards évoluer l’un sur l’autre, qu’on les voit se découvrir, apprendre à se connaître, à s’aimer… Dès la voiture, ils forment un duo, grâce à leur complicité, à leurs regards. Ils sont tout de suite très intensément ensemble. Le plus intéressant pour moi n’était pas de les séparer mais de trouver une jolie manière de les amener à être ensemble. Le labyrinthe de la maison en construction est le seul moment où ils se perdent un peu. Là, j’avais envie qu’ils se tournent autour, je voulais mettre en scène une sorte de ballet des sentiments. Comme sur le chemin des fleurs où elle avance, il recule, elle recule, il avance…. J’ai essayé de créer de la distance sans les séparer dans le plan, qu’on sente dans la mise en scène le mouvement de leurs désirs. Le film est vraiment un ballet des sentiments. Et que ce soit avec Louise ou par moments avec l’écrivain, j’ai voulu conserver les trois personnages ensemble à l’écran.

Comment les avez-vous dirigés ?
Chaque matin, avant de tourner nous nous demandions comment raconter la scène. Comment trouver la subtilité d’un geste ? C’est très intéressant de chercher la manière dont une phrase prend du sens à travers le mouvement d’un corps. Ce n’est pas anodin qu’à tel moment il tourne autour d’elle ou qu’elle s’éloigne… Tout le sous-texte du film vient des mouvements des corps. Nous avons vraiment travaillé sur cela ensemble. Du même coup, ils sont vraiment arrivés à prendre de la liberté avec leurs personnages. Quand Alice me disait « Je ne peux pas faire ça, ce n’est pas moi », je l’écoutais et je cherchais avec elle une autre façon d’interpréter la scène qui lui correspondrait mieux. Je ne pourrais jamais travailler autrement et dire par exemple à un comédien : « Tu te mets ici, tu fais tel geste, tu reviens à tel endroit, etc. ». Et puis, pour moi c’est très difficile de décider des plans à l’avance. Ça ferme beaucoup de choses. Cela revient presque à exécuter ce qui a déjà été décidé lors de l’écriture alors que tout dépend tellement de l’état dans lequel nous nous trouvons avant d’attaquer une scène.

Et avec les techniciens, comment avez-vous travaillé ?
Au début, ils me prenaient un peu pour une folle parce que j’arrivais le matin sur le plateau sans savoir ce que j’allais faire ! Eux aussi venaient d’une école de cinéma où on nous apprend à décider des plans à l’avance, à exécuter des story-boards. Mais après une demi-heure, je savais exactement ce que je voulais et je le leur expliquais. Eux me proposaient des solutions, en fonction de ce qu’ils étaient capables de faire techniquement. Nous avons fait beaucoup de chorégraphies, c’était amusant, tout le monde était toujours en mouvement et attentif. C’était assez sportif  (rires) ! Je crois que c’est ce qui fait la force du film, tout le monde avait envie de le faire, d’aller jusqu’au bout… Cela engendre une belle énergie créatrice. Mais nous n’avions que trois semaines de tournage, alors je devais prendre de temps en temps des décisions franches et les imposer. J’ai écrit très vite le scénario, mais j’étais quand même très attachée au texte. J’avais besoin d’entendre sa musique, celle que j’avais en tête quand j’écrivais. J’ai parfois été très obstinée, je me souviens avoir repris les phrases d’une scène une à une avec David et Alice pour trouver le ton, l’intonation juste. Tant que ça ne sonne pas bien à l’oreille, il ne faut pas laisser passer.

Vous avez produit le film vous-même ?
La tête la première
est un film très écrit et sans trame narrative très définie. C’était un peu un OVNI pour les producteurs, auxquels je me suis adressée. Je devais sûrement leur faire un peu peur. Je débarquais de nulle part, ils ne me connaissaient pas, je n’avais rien fait avant, juste co-réalisé un court-métrage sous la direction de Benoît Mariage à l’IAD. Personne ne croyant au projet, je me suis dit « Tant pis, je le fais toute seule ». Ma mère m’avait laissé un petit héritage que j’ai investi dans le film. J’ai commencé ensuite le montage image avec une amie de l’école sans un sou. Quelques mois plus tard, lorsque nous sommes arrivées à la première version du montage, j’ai à nouveau proposé le film à des producteurs. Mais, de nouveau, personne n’en voulait. Jusqu’à ce que je rencontre Frédéric de Goldschmidt qui a aimé le film. Il a permis que le film existe réellement –et soit vu- en lui donnant un statut légal et en finançant la postproduction. Nous avons ensuite été sélectionné par l’ACID, qui soutient le cinéma indépendant, et notamment le cinéma auto-produit, le film a été projeté à Cannes,  et nous avons trouvé un distributeur.

Vous n’avez pas réalisé de film de fin d’études à l’IAD ?
J’ai présenté un projet de documentaire de fin d’études et un projet de fiction. Les deux ont été refusés. J’ai doublé mon année. J’ai toujours été un peu en difficulté à l’IAD. Je n’étais pas spécialement d’accord avec la vision de nos professeurs sur le cinéma. Mes idées ne passaient pas. On me disait toujours quand j’avais du mal à écrire d’aller chercher une idée originale. Mais je ne peux pas réfléchir comme ça. Je me pose d’abord la question de ce que j’ai besoin de dire, de raconter, c’est pour cela que je fais ce métier. Du coup j’ai décidé de quitter l’école et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Jacques Doillon qui m’a proposé de travailler sur Le Mariage à trois. Je me suis dit que regarder un cinéaste que j’admirais travailler, me correspondrait beaucoup plus que le système scolaire des écoles de cinéma et je n’avais pas tort.

Qu’est-ce que cela vous a apporté de travailler avec Jacques Doillon ?
J’ai d’abord travaillé sur le casting. Je n’avais aucune expérience dans ce domaine et c’était passionnant. Et puis il m’a demandé de réaliser le making off du film. Je l’ai donc suivi tout le temps, filmant au plus près son travail avec les acteurs, la précision de ses mises en place, de sa recherche… Sa méthode de travail m’a inspirée et libérée de ce que j’avais appris à l’école. Je me suis rendue compte que le plus important c’était de s’écouter vraiment et de rester fidèle à soi-même quoi qu’il arrive.

Et comment dirige-t-on un tel cinéaste ?
C’est très difficile de diriger Jacques parce que c’est un metteur en scène et qu’il n’aime pas du tout être acteur, c’est presque une souffrance pour lui. Je l’ai laissé très libre sur la manière de bouger, de faire les choses. Mais ça a été une bataille pour qu’il apprenne le texte par cœur ! Je lui donnais des indications sur le personnage et c’était très chouette parce qu’il comprenait très vite ce que j’attendais. Mais lui faire accepter mes idées n’était pas toujours évident car il a lui aussi sa propre lecture de la scène qui parfois était très différente de la mienne. Mais il y a un moment où c’est le film qui compte plus que tout alors on oublie les rapports en jeu et on se concentre uniquement sur la scène à réussir.

Mais d’où vous vient ce désir de cinéma ?
Depuis que je suis petite, j’écris énormément. Mon père a acheté un ordinateur, et je passais mon temps sur ce vieux truc, les gros bazars (rires) à écrire des histoires, ou plutôt des dialogues. A l’école primaire, avec un ami, nous parlions beaucoup de faire des films, on jouait à imaginer qu’on allait réaliser. Et puis, parce que ça m’obsédait, mon père a loué une caméra pour mon anniversaire et j’ai mis en scène un film avec toute ma classe. J’y ai pris énormément de plaisir. Ma sœur l’a vu et m’a parlé de stages d’écritures… Et finalement, j’ai continué à écrire et j’ai fait tout ce qu’il était possible de faire en termes d’apprentissage du cinéma. Filmer les gens, travailler avec les acteurs, filmer une rencontre, ça brûlait tellement en moi que  je savais que c’était ce que je voulais faire. J’ai aussi fait beaucoup de peinture parce que ma mère était peintre mais je n’arrivais pas à m’exprimer comme je le voulais. Et puis très vite l’écriture ne m’a plus suffit. Les scènes que j’écris, j’ai besoin de les voir incarner par un acteur. Quand Alice a trouvé l’émotion juste pour jouer la scène dans le chantier, j’ai été très émue. C’est comme si pour comprendre vraiment ce que j’écris, j’ai besoin que quelqu’un d’autre le dise, et qu’il le dise dans l’émotion juste. Alors, tout à coup, cela me renvoie des choses très bouleversantes sur moi, sur ma vie… C’est un peu comme la psychanalyse, où l’on apprend à s’écouter par l’intermédiaire d’une autre écoute. A chaque fois que je revois le film, je suis stupéfaite de voir la force avec laquelle cela me touche encore. Le cinéma est le seul médium avec lequel j’arrive à m’exprimer mais aussi à m’entendre. Et il faut que ça passe par les acteurs. Comme si je ne voulais pas m’exposer directement et que j’avais besoin d’exposer les autres pour comprendre. Lorsque j’écris une histoire, elle résonne avec ce que je suis en train de vivre. On fait des films à un moment donné parce qu’on a besoin de dire quelque chose et puis on évolue et c’est autre chose qu’on a envie de dire. C’est pour cela aussi que j’ai besoin de tourner vite et de manière légère, économiquement parlant. Je ne me vois plus rester deux ans sans faire de film. Ce serait très difficile pour moi.

Faire du cinéma, cela vous est donc nécessaire ?
Quand je n’écris pas, je ne vais pas très bien. J’ai besoin de ce rapport à l’écriture, j’ai besoin de faire des films, de raconter des histoires, j’ai envie d’être avec les comédiens, dans la création, de travailler avec eux sur une scène, de poser des questions, de chercher, d’arriver à amener les émotions qui sont sur le papier et de les rendre vivantes… Et quand une vraie communication se crée, c’est riche, c’est très beau, c’est incroyable. Et la plus belle récompenses, c’est que les gens soient touchés par le film. C’est beau de pouvoir transmettre cela, finalement c’est un peu de nous qui passe.

(propos recueillis par Anne Feuillère)